C’est pas une histoire d’âge

Récit d’un atelier dans un foyer résidence pour personnes agées.
Ces rencontres ont eu lieu pendant plus d’une année et se sont poursuivies avec le personnel du foyer.

Henri, Pierre, Espérance, Geneviève, Simone, avec leur quatre-vingt années de vie se rencontrent autour d’une même lecture. C’est Maupassant, Calvino, Prévert, Éluard et bien d’autres qui nous emmènent chaque semaine à travers des récits, des contes, des poèmes, à un partage.
Histoires douces, amères, gaies, tristes amènent des souvenirs et redonnent vie au temps présent. La lecture à voix haute est au foyer résidence, un moment attendu. Le fait d’être ensemble dans l’écoute d’un même récit, de vivre ces émotions ensemble nous invite à la rencontre. Dans ce cercle de lecture, les gens se parlent, s’interpellent, se découvrent et se laissent aller à la rêverie.

Vendredi comme depuis plusieurs mois je viens lire à la résidence.
Quand j’arrive, certains sont déjà là, assis dans le hall, ils regardent le temps qui s’écoule lentement, les allers et venues, les mêmes toujours les mêmes, le concierge qui monte les repas, le médecin, l’infirmière et quelques visites.
« C’est plus gai » dit Geneviève « là haut je suis seule« . Geneviève n’a pas besoin d’en dire plus, d’ailleurs elle n’est pas bavarde.
Malgré l’attention du personnel, la solitude pèse et les souvenirs douloureux reviennent. « Moi j’avais un ventre qui ne voulait pas d’enfant » me dit toutes les semaines un résidente. Dans ce hall, on y raconte des fragments de sa vie, moments tristes ou gais, parfois des photos circulent.
D’autres attendent ce moment de lecture, comme Henri ou Espérance. « C’est quand que ça commence! »
Je prends le temps d’être avec chacun, puis c’est l’heure ! La directrice ou le personnel vont chercher les retardataires, ceux qui ont oublié, ceux qui se font prier et qui aiment bien que l’on vienne les chercher.
Je souhaite la bienvenue à chacun. Un cercle se forme, les conversations s’achèvent. Espérance y veille « Bon alors Marie-France, on y va! »
La lecture peut commencer. Tout ce rituel donne un sens particulier à cette rencontre. Je lis, nous sommes ensemble et pourtant chacun va partir en voyage avec l’histoire qui se déroule, avec ce qu’il a été, ce qu’il est. Chacun en ressortira inévitablement changé, enrichi de ses nouveaux mots. « La lecture » dit Henri « ça vous donne à réfléchir à des affaires que l’on ne connaît pas!« .

Il est bien difficile de décrire ce qui se passe dans ce cercle.
Pierre ferme les yeux, se laisse bercer.
Henri est assis à côté de moi, sinon « il perd des mots » et puis entre deux lectures il peut surtout me faire la conversation.
Espérance se lève, fait quelques pas dans la salle « pour faire aller ses jambes ».
Madeleine écoute en jouant inlassablement avec ses clefs.
Simone est aux aguets en attente de fins qui se finissent bien.
Maria se détend, ne tremble plus, écoute.
Jeanne se prépare, ouvre le livre qu’elle a choisi et nous en fait la lecture.
Maurice, si bavard se laisse prendre par le récit…

Dans ce cercle de lecture, il y a aussi Marie-Hélène, aide soignante, toujours pressée, à la résidence le travail ne manque pas. Parfois, peut être, le temps compté ou l’habitude font qu’on ne voit plus les gens qu’à travers leurs défauts ou leurs maladies. Marie-Hélène aujourd’hui s’est assise parmi Henri, Simone, Jeanne, Marie dont elle s’occupe quotidiennement. Elle écoute, se laisse prendre par l’histoire puis raconte à son tour. Doux moments de respiration où elle me dit redécouvrir des visages qui lui semblaient pourtant si familiers.
Toutes les séances sont différentes mais à chaque fois elles amènent un moment fort que ce soit par les émotions que suscite la lecture ou par les conversations qui s’en suivent. La lecture semble donner l’envie de prendre la parole.
On parle de la vie, de la mort, de la solitude, du travail et de l’amitié, de l’amour, des regrets, du passé et de ce qui reste à vivre. Chacun dit cela avec ce qu’il est, les échanges sont animés, les conversations fusent.
Geneviève nous parle de la mort. « J’ai beaucoup donné, j’ai beaucoup reçu, maintenant ce que je veux c’est mourir dignement« .
Henri qui s’émerveille tous les jours de la vie qui lui est offerte, nous fait part de ses inquiétudes entre deux lectures. « J’ai quatre-vingt sept ans, des fois je ne dors pas, je sais que dehors il y a des gens qui ont faim, j’aimerais encore faire quelque chose« .
On évoque ses peurs, ses angoisses, celles que l’on garde au creux de sa solitude. Pourtant les rires ne sont jamais loin, les bons moments, les fêtes, les blagues d’enfance, les bals ressurgissent, ainsi que les chansons. Alors nous chantons, le plaisir prend le pas sur la peur d’avoir oublié. Assise à côté de moi, Simone me prend la main et ose entonner un refrain. Geneviève rayonnante se fait prier et chante sa chanson préférée « la caissière du grand café ». Pierre applaudit et Jeanne en redemande une autre.

Il est midi, on se parle encore un peu, puis on se quitte. Geneviève m’embrasse et me dit simplement « merci ma fille« .

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